Ancienne Cour du domaine de l’Abbaye de Pairis

Ancienne cour du domaine de l’abbaye de Pairis

Si vous vous promenez dans la ville basse de Ribeauvillé, vous risquez très certainement de passer par la rue neuve (anciennement place Markkpof qui, précédemment, était appelée Werkhof). C’est ici que se situe le domaine de l’Abbaye de Pairis, cette grande demeure rénovée récemment. Cette ancienne bâtisse dotée d’une petite cour côté rue, et d’un grand jardin, à l’arrière, situé sur d’anciens fossés et les remparts de la ville, n’est pas sans avoir vue défiler de nombreux occupants au fil des époques.

Les divers documents d’archives en notre possession aujourd’hui nous emmènent à plus de huit siècles en arrière, en 1136 ; cette année marque la fondation de l’Abbaye des moines de Pairis – desquels le bâtiment tire aujourd’hui son nom. L’ensemble de la propriété, qui ne comportait évidemment pas encore cette grande bâtisse de maître, fut donc donnée en fief aux membres de l’ordre cistercien sous la direction du Compte Ulrich von Vaudemont-Eguisheim, dirigeant alors la Seigneurie d’Hohenad. Cette abbaye prospéra pendant plusieurs décennies, possédant de nombreux biens et lieux-dits, dont le bien qui nous intéresse.

Cette situation dura jusqu’en 1425, date qui marque un tournant dans l’histoire de la propriété. Celle-ci est en effet cédée à un bourgeois du nom de Ladeclavin ; elle reste pendant plus d’un siècle la propriété de bourgeois puis, courant du XVIe siècle, devient la propriété d’un noble du nom de Hamann Truchsess de Rheinfelden, exilé de Riquewihr dont il était le bailli – fief de la Réforme protestante – de par sa foi catholique. En effet, la région rhénane est alors en proie à divers conflits religieux qui, s’ils ne prennent pas toujours actes dans des guerres sanglantes, se manifestent bien souvent par l’exclusion et la restriction des droits de ceux dont la foi ne correspond pas à la doctrine officielle. Il y établit sa descendance suite à un mariage avantageux avec Magdalena Zorn de Bulach, fille d’une importante famille de secrétaire d’états Strasbourgeois et la propriété reste dans la famille sur plusieurs générations.

Près d’un siècle plus tard, aux alentours de 1670, le lieu devient la propriété de Johann Vogel, intendant de l’importante famille Waldner von Freundstein, noble lignée dite d’extraction chevaleresque – en d’autres termes, une famille dont l’origine est tellement ancienne que l’on ne peut dater l’origine précise de sa noblesse, puisque les traces les plus anciennes que nous en avons dans ce cas précis remontent à 1235, date à laquelle la famille possède déjà une importante renommée. La veuve  de Johann Vogel vend la maison à un certain Jean Henry Beck en 1687, qui officie comme tanneur. Ce fait est d’ailleurs surprenant, puisque du fait des conditions de travail nécessaire à la tannerie, souvent jugées impures et peu valorisantes, les tanneurs étaient souvent relégués à des demeures peu salubre en bordure des agglomérations. La bâtisse nous est alors décrite par les archives comme une petite bâtisse à deux étages donnant sur le petit ruisseau traversant la ville et possédant des pressoirs – probablement dans le but de faire du vin.

Selon le descriptif suivant : l’habitation, inclus le pressoir, la cave, ainsi que son matériel et les accessoires, situés en basse ville de Ribeauvillé, limités d’un côté par la propriété de Georg Windholz, de l’autre par celle des héritiers de Mathis Furft, à l’arrière par les remparts de la ville, le devant donnant sur la rue, plus une écurie située également dans la basse ville de Rappoltsweiler, limitée à l’arrière par la propriété de Martin Enderle, le devant revenant sur la rue. Le prix d’achat était de 326 Gulden (écus). Vers 1670 la maison est devenue la propriété de Johann Vogel, intendant de la famille Waldner de Freudstein en ville.

Le nom de Jean Henry Voquel, receveur des nobles Waldner de Freudstein, apparaît encore, en 1687.

La maison n’appartient pas pour longtemps à la famille Beck puisque seulement 18 ans plus tard, en 1705, c’est le juif Meyer Weyl de Westhoffen qui acquiert la maison. Jouissant d’une importante notoriété à Rappolsweiler, ancien nom de Ribeauvillé, et ayant fait fortune dans le secteur banquier – profession réservée aux juifs à l’époque moderne – il se sert de son influence pour protéger sa communauté des persécutions fréquentes qu’elle subissait. Il fait construire une école-synagogue en amont de la ville non loin de la propriété et en reste le gestionnaire jusqu’à son décès, pour lequel nous n’avons pas de date précise mais savons qu’il se situe entre 1740 et 1745. Parallèlement à cette activité, il utilise la cave de sa propre demeure pour faire du négoce de vin. La synagogue devient alors la propriété de la communauté juive et la maison place de Markkpof est vendue en 1754 au rabbin de Rappolsweiler. Elle reste ensuite au sein de la communauté juive, et les actes d’achats nous la décrivent comme une grande maison donnant sur la place, dont la petite cour est utilisée comme écurie. En 1757, achetée par le conseiller Radius pour le compte des Seigneurs de Rappolstein, elle est confiée à une compagnie de fabrique de tissus et, de ce fait, reçoit le surnom de « Maison de la fabrique », occupée par les sociétaires qui y avaient aménagés des bureaux.

La Révolution marque un tournant pour la bâtisse qui devient « Bien National », vendue aux enchères en 1793. Les documents qui nous parviennent de cette époque sont confus, mais l’acte de vente aux enchères nous décrit la maison comme un hôpital israélite ; impossible de savoir à partir de quel moment elle est passée de bâtisse commerciale à hospice juif. La maison connaît ensuite divers acquéreurs, et semble revêtir la forme qu’on lui connaît aujourd’hui et le dernier acte de vente date de 1892, à laquelle Alfred Hanauer acquiert la propriété. Elle reste dans la famille jusqu’en 1989, ou la maison est achetée à Mme Menand Lydie, descendante Hanauer, créée spécialement pour cette occasion par Mme Lucette Draie et Mr Robert Dumoulin, lesquels se sont mariés depuis et sont, aujourd’hui, les seuls propriétaires de cette belle et grande demeure.